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La Russie et l’Europe

May 31st, 2005 · Commenter (Pas de commentaire)

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l’une avec l’autre ou bien l’une contre l’autre ?

Cela fait des siècles que l’on débat sur les rapports entre la Russie et l’Europe et l’on n’ en voit pas la fin.

Ils étaient analysés sur les plans philosophique, politique, culturologique, historique. Et le verdict était toujours le même: leurs destins historiques s’entrelacent étroitement et l’influence qu’elles exercent l’une sur l’autre est considérable. Elles ont toujours été attirées l’une vers l’autre. La Russie voyait dans l’Europe un modèle à imiter. La classe politique russe était parfaitement consciente qu’elle était devancée par l’Europe et espérait combler ce retard avec son assistance. Pour l’Europe, la Russie est un immense pays, pas toujours compréhensible, mais très riche en matières premières minérales, avec un grand marché d’écoulement, une culture originale et un peuple intéressant. Seulement beaucoup de choses aussi les repoussaient l’une de l’autre. La Russie avait toujours eu à faire face aux visées géopolitiques de l’Europe, tantôt en la personne de la Suède de l’époque de Charles XII, tantôt de la France de Napoléon, tantôt de l’Empire britannique ou encore de l’Allemagne d’abord kaiserienne, puis hitlérienne. Et la Russie avait résisté à cette pression. La victoire dans la Seconde Guerre mondiale se traduisit par un renforcement sans précédent des positions géopolitiques et stratégiques de l’URSS-Russie en Europe et, partant, de la crainte éprouvée devant elle, ce qui contribua dans une grande mesure à la cohésion du continent européen.

Même dans le contexte de la guerre froide la Russie et l’Europe continuèrent de coopérer et de s’influencer réciproquement. Ayant proclamé la victoire inéluctable du communisme, les communistes soviétiques le dessinaient dans une grande mesure compte tenu de la réalité sociale, politique et économique qui prévalait en Europe occidentale. L’opinion publique européenne jouait le rôle d’opposant politique en Union soviétique du moment que celle-ci n’avait pas la sienne. Les droits de l’homme, le respect de la personnalité et de la loi, les idées de l’humanisme étaient présents en Europe et progressivement ils s’installèrent dans la conscience dans les milieux intellectuels de la société. D’un autre côté, les idées de la justice sociale et de l’équité dont on parlait tellement en Union soviétique elles aussi exercèrent un impact sur la conscience sociale de l’Europe.

Seulement voilà, l’Union soviétique a éclaté. Un nouvel Etat, la Russie, a vu le jour sur ses ruines. Les idées du communisme ont été mises au rebut, le cap a été mis sur l’édification d’un Etat démocratique sur le modèle européen, sur l’insertion dans l’Europe, sur l’européanisation en tant que forme de modernisation de l’Etat et de la société. On aurait pu, semble-t-il, évoquer une nouvelle qualité des rapports entre l’Europe et la Russie, et aussi oublier les anciennes frayeurs, les suspicions et préventions réciproques. Mais cela ne s’est pas produit. En dépit d’innombrables déclarations recelant bien des choses justes sur l’importance et la nécessité d’une coopération mutuelle, la méfiance réciproque s’est conservée. Une image négative de la Russie s’est formée dans la conscience sociale des Etats européens. Les Pays baltes se sont faits les porte-parole de l’Europe en révélant les véritables sentiments et projets des politiques européens. Ces Etats appliquent une politique ouvertement provocatrice à l’égard de Moscou. Il serait naïf de penser que, membres de l’Union européenne et de l’OTAN, ils agissent de leur propre initiative et selon leur propre entendement. S’il en était ainsi, alors on pourrait ne pas leur prêter attention.

Seulement il est patent qu’ils opèrent en qualité d’instruments de pression sur la Russie. Leurs déclarations sont pleinement soutenues en Europe, personne ne les remet à leur place et ne les arrête. Qui plus est, on a l’impression que certaines forces politiques très influentes en Europe voudraient beaucoup que la Russie, sortant de ses gonds, “s’accroche” avec les Pays baltes, ce qui serait un prétexte pour faire intervenir les structures de l’Union Européenne, de l’OTAN et de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), chiquenauder la Russie, la remettre à sa place.

Ces actions excitent les sentiments anti-occidentaux et nationalistes en Russie ce qui, c’est évident, freine le processus de démocratisation de la société russe. Alors, à quoi bon provoquer tout cela? Il n’est pas question que l’Europe fasse des courbettes devant la Russie, ferme les yeux sur son traditionalisme et conservatisme persistants. Ce serait là lui rendre un mauvais service. Nous attendons de l’Europe des paroles sages et pondérées et non pas des jugements et des sermons hautains. La Russie traverse une passe difficile. La nouvelle étape de sa modernisation - elle en a énormément connu dans son histoire - réclame d’elle la mobilisation de ses forces. Beaucoup a été fait au cours des 14 années qui se sont écoulées depuis le krach du communisme et l’éclatement de l’URSS. C’est un tout autre pays maintenant. Bien sûr, on aurait pu faire davantage, éviter bien des erreurs. C’est vrai. Seulement le vecteur de développement de la Russie est fixé et est correct, il s’inscrit dans le droit fil des valeurs européennes. Alors pourquoi cette agressivité à l’égard de la Russie? Où se trouve donc le véritable visage de l’Europe? A Moscou où le rassemblement de la presque totalité des chefs d’Etat et de gouvernement européens dans le cadre de la commémoration de la Victoire sur le fascisme hitlérien avait montré l’union de la Russie et de l’Europe, ou bien dans les déclarations des dirigeants de l’UE, réclamant de manière impérative de la Russie qu’elle présente aux Pays baltes ses excuses pour leur occupation par l’Union soviétique. Premièrement, le langage des ultimatums à l’égard de la Russie est inacceptable, deuxièmement il n’y a pas eu d’occupation, par conséquent la Russie n’a aucune raison de présenter des excuses ni, à plus forte raison, de verser des compensations aux Pays baltes. La Russie ne doit rien à personne. Et il serait vain d’exercer des pressions sur elle. Et si jamais il y en avait quand même, si des ultimatums étaient émis, alors ils n’auraient pas d’autre résultat qu’une rupture des relations avec l’Union européenne et l’OTAN et, peut-être même avec l’Europe en général. Nous ne pensons pas que cela lui soit profitable, ni à la Russie d’ailleurs. Mais revenons à notre question: pourquoi cette agressivité de l’Europe vis-à-vis de la Russie? Lors de la conférence scientifique La Russie et l’Europe, tenue à la mi-avril dernier en Pologne, un intervenant lui a fourni une réponse précise et laconique en même temps: “Nous (l’Europe) craignons la Russie. Elle nous fait peur”. On ne saurait dire mieux.

L’Europe craint une Russie faible parce que le chaos pourrait franchir ses frontières, mais elle craint davantage une Russie forte qui ferait entendre sa voix et qui par conséquent exercerait une influence sur la politique européenne. Une Russie forte, c’est un concurrent géopolitique de l’Europe unie. Pour beaucoup en Europe elle reste un adversaire potentiel. Aussi l’OTAN maintient-elle à tout hasard 17.000 chars et 6.000 avions en état d’alerte. C’est évident que ces armes ne sont pas là pour combattre les terroristes. C’est là un argument de poids dans le débat avec la Russie.

C’est cette méfiance, pour ne pas dire hostilité, qu’il faut surmonter. La Russie est un système civilisé indépendant et autarcique, elle ne peut pas se fondre dans l’Europe sans perdre son identité. Cela signifierait la fin de la Russie. Seulement elle n’a pas d’avenir non plus sans une coopération des plus étroites avec l’Europe. Où est l’issue? Elle est bien visible. Il faut cesser de se contempler en qualité d’adversaires géopolitiques. Sinon les relations entre la Russie et l’Europe entreront dans une impasse et cela ne fera le jeu que de ceux qui souhaitent détruire la démocratie et la culture européennes.

Il est impérieux que la Russie et l’Europe parviennent à un compromis consistant à ne plus se considérer comme des ennemis et des rivaux géopolitiques. Ce sont des grandeurs géopolitiques autonomes qui peuvent très bien bâtir des rapports d’alliés. Il suffit aux deux parties d’en avoir la volonté politique.

(Boris Chmeliev, directeur du Centre d’études politiques, RIA Novosti, 30 mai 2005 - 12:04)

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Tags: Tribune Libre