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Bombardez avant d’acheter

April 25th, 2003 · Commenter (Pas de commentaire)

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Ce qui est prévu en Irak n’est pas une reconstruction mais un vol
Naomi Klein
The Guardian (Londres) – 14 avril, 2003
Traduit par laurence loison

Le 6 avril, le sous-secrétaire à la défense Paul Wolfowitz l’a clairement énoncé : il n’y aura pas de rôle à jouer pour l’ONU dans la mise en place d’un gouvernement d’intérim en Irak. Le régime dirigé par les Etats-Unis durera au moins six mois, “probablement plus longtemps encore”. Et d’ici que le peuple Irakien ait son mot à dire sur le choix d’un gouvernement, les principales décisions économiques concernant l’avenir de leur pays auront déjà été prises par leurs occupants. “Il doit y avoir une administration efficace dès le premier jour,” a dit Wolfowitz. “Les gens ont besoin d’eau, de médicaments, d’égouts en état de marche, l’électricité doit entre rétablie. Et c’est la responsabilité de la coalition.”.

Le processus par lequel la remise en marche des infrastructures sera effectuée est généralement appelée “reconstruction”. Mais les plans américains pour le futur de l’économie irakienne vont bien au-delà. Plutôt que de reconstruire, le pays est traité comme un terrain vierge sur lequel les néo-libéraux les plus idéologiques de Washington pourront réaliser leur rêve économique : totalement privatisé, entre les mains de capitaux étrangers et ouvert au business. Le contrat de 4.8 milliards de dollars pour le port d’Oum Qsar a déjà été attribué à une société américaine, Stevedoring Services, et des contrats similaires sont en cours pour l’administration de l’aéroport. L’Agence des États-Unis pour le Développement International (acronyme anglais USAID ndt) a invité les multinationales US à présenter leurs offres de reconstruction des routes et des ponts jusqu’à la distribution des livres scolaires. La durée de ces contrats n’est pas précisée. Combien de temps faudra-t-il avant qu’ils ne se transforment en contrats à long terme pour la distribution de l’eau, des transports, des écoles, du réseau téléphonique? Quand est-ce qu’une reconstruction devient-elle une privatisation feutrée ?
Le député Républicain Darel Issa a présenté une loi qui obligerait le Département de la Défense à construire un réseau de téléphone portable CDMA en Irak afin de profiter aux “détenteurs de brevets américains”. Comme l’a fait remarquer Farhad Manjoo dans le cyber-magazine Salon, CDMA est un système utilisé aux États-Unis, pas en Europe, et fut développé par Qualcomm, un des plus généreux donateurs d’Issa..
Et il y a le pétrole. L’administration Bush sait qu’elle ne peut pas parler ouvertement de vendre le pétrole Irakien à Exxon, Mobile et Shell. Cette tâche est dévolue à des gens comme Fadhil Chalabi, un ancien ministre du pétrole de l’Irak et directeur exécutif de Center for Global Energy Studies.”Nous avons besoin d’attirer une énorme quantité d’argent dans le pays. Le seul moyen est de partiellement privatiser l’industrie, ” dit Chalabi. Il fait partie d’un groupe d’exilés Irakiens qui ont conseillé les Département d’État sur la manière de mettre en oeuvre une privatisation qui ne paraisse pas être imposée par les États-Unis. De manière opportune, le groupe a tenu une conférence à Londres le 6 avril et a appelé l’Irak à s’ouvrir aux multinationales pétrolières juste après la guerre.
L’administration Bush a montré sa gratitude en promettant aux Irakiens exilés de nombreux postes dans le gouvernement d’intérim. Certains disent qu’il est trop simpliste de parler d’une guerre pour le pétrole. Ils ont raison. C’est une guerre pour le pétrole, l’eau, les routes, les trains, le téléphone, les ports et les médicaments. Et si le processus n’est pas arrêté, “l’Irak libre” sera le pays le plus vendu de la planète.
Ce n’est pas une surprise que de voir tant de multinationales saliver sur le marché inexploité de l’Irak. Ce n’est pas seulement parce que le marché de la reconstruction représente au moins 100 milliards de dollars; c’est aussi parce que le “libre échange” par des moyens moins violents ne se porte pas si bien que ça ces derniers temps. De plus en plus de pays en voie de développement rejettent les privatisation, tandis que la zone de libre échange de l’Amérique, une priorité pour Bush, est très largement impopulaire dans toute l’Amérique latine.
Les pourparlers à l’Organisation Mondiale du Commerce portant sur la propriété intellectuelle, l’agriculture et les services sont tous dans l’impasse tandis que des accusations sont portées contre les États-Unis et l’Europe qui n’auraient toujours pas tenu leurs promesses passées. Alors que reste-t-il à faire pour une superpuissance en récession et “accro” à la croissance ? Que diriez vous du passage d’un Libre-Échange Allégé, qui libère les accès aux marchés via des pressions au sein de l’OMC, à un Libre-Échange Énergique, qui s’empare de nouveaux marchés via des champs de bataille et par des guerres préventives ? Après tout, négocier avec des états souverains peut se révéler compliqué. Il est beaucoup plus facile de simplement dépecer un pays, l’occuper, puis le reconstruire à sa guise. Bush n’a pas abandonné le libre-échange, comme certains l’ont claironné, il a juste adopté une nouvelle doctrine : “Bombardez avant d’acheter”.
Cela va beaucoup plus loin que le sort d’un seul pays malchanceux. Les investisseurs prédisent ouvertement qu’une fois la privatisation installée en Irak, l’Iran, l’Arabie Saoudite et le Koweït seront obligés de privatiser leur pétrole sous la pression de la concurrence. “En Iran, cela va se répandre comme un feu de paille,” a déclaré au Wall Street Journal Rob Sobhani, un consultant en énergie. Très bientôt, les États-Unis se seront ouvert par des bombes une route vers une toute nouvelle zone de libre-échange. Jusqu’à présent, le débat dans les médias sur la reconstruction de l’Irak porte sur le fair-play : il est “exceptionnellement maladroit”, selon les termes du Commissaire Européen aux affaires étrangères, Chris Patten, pour les États-Unis de se réserver tous les contrats juteux. Il faut qu’ils apprennent à partager : Exxon devrait inviter les français de Total-Fina-Elf sur les champs pétroliers les plus lucratifs ; Bechtel devrait donner à la Britannique Thames Water un petit bout du contrat sur les égouts. Mais tandis que Patten s’offusque de l’unilatéralisme US et que Tony Blair appelle l’ONU à entrer dans le jeu, la véritable question est ailleurs.
Quelle importance que de savoir quelle multinationale remportera les meilleurs contrats pendant la saison des soldes dans un Irak pré-démocratique et post-Saddam ? Qu’est-ce que ça peut bien faire que la privatisation soit menée unilatéralement par les États-Unis, ou multilatéralement par les États-Unis, l’Europe, la Russie et la Chine ? Totalement absent du débat est le peuple Irakien qui pourrait – qui sait ? -préférer garder quelques unes de ses richesses. Il faudra procéder à des réparations massives à la fin des bombardements, mais en l’absence de tout processus démocratique, ce qui est actuellement planifié ne sont pas des réparations, une reconstruction ou une rénovation, mais un vol : un vol généralisé déguisé en charité , une privatisation sans représentation.
Un peuple, affamé et affaibli par des sanctions économiques, puis pulvérisé par une guerre, se réveillera du traumatisme pour découvrir un pays qui aura été vendu sous ses pieds. Ils découvriront aussi que leur toute nouvelle “liberté” – pour laquelle nombreux de leurs proches sont morts – sera livrée accompagnée de décisions économiques irréversibles qui ont été prises dans des salles de conseils d’administration alors que les bombes leur tombaient encore dessus. On leur dira alors de voter pour leurs nouveaux dirigeants, et ils seront accueillis dans le monde magnifique de la démocratie.

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Tags: International

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