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réponse à Jean-Luc Martin-Lagardette

November 11th, 2008 · Commenter (Pas de commentaire)

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« Le journalisme commence quand la communication finit », a déclaré J.-L. Martin-Lagardette dans une interview publiée le 18 octobre 2008 par le journal suisse, Le Courrier, « (en déplorant) que la frontière entre les deux métiers ne figure pas au menu des états généraux de la presse », organisés depuis le 2 octobre dernier par le Président de la République.

Cette opposition entre « information » et « communication » est, en effet, un des dogmes de la théorie promotionnelle de l’information diffusée par les médias, tout comme la prétendue distinction entre « journal d’information » et « journal d’opinion ». Dans les deux cas, il s’agit de faire croire à une information aseptisée que ne sauraient infecter les microbes de la prise de parti et de la stratégie d’influence. Les partisans de cette croyance pensent pouvoir ainsi lever les appréhensions de leurs auditoires et gagner leur confiance. Est-ce bien la bonne méthode en commençant ainsi par leur faire avaler un joli leurre ?

Un journaliste attaché à une stricte déontologie

Il ne s’agit pas ici de soupçonner de duplicité J.-L. Martin-Lagardette. Il est le dernier qu’on pourrait ainsi incriminer. Il nourrit la pratique de son métier d’une réflexion sur « l’information responsable », selon le titre d’un de ses livres. Et conscient du discrédit où ont sombré les médias, il œuvre avec d’autres à une reconquête du crédit perdu grâce au respect d’une déontologie qu’encouragerait, selon eux, la création d’un organe, appelé « conseil de presse », chargé de rendre publiques ses violations pour tenter de les prévenir. Cette salutaire entreprise d’autorégulation d’une profession est éminemment respectable.

Mais, aux yeux de ses « clients », les citoyens, peut-elle suffire à garantir la qualité de l’information que requiert une démocratie ? On sait trop qu’une déontologie, comme une éthique ou une morale, n’implique pas son respect par ceux qui s’en réclament. On sait aussi que les organes en charge de sanctionner leurs transgressions sont eux-mêmes faillibles ou complaisants et c’est peu dire quand on pense à ce qu’est devenue l’institution juridictionnelle française, tant judiciaire qu’administrative, dont le discrédit rivalise avec celui des médias.

L’embrouille des publicitaires

L’information en démocratie n’est donc pas seulement l’affaire d’une profession qui s’en ferait une mission, comme le laisserait croire la Cour Européenne des Droits de l’Homme en qualifiant avantageusement, le 7 juin 2008, les journalistes de « chiens de garde de la démocratie » (1). Elle est d’abord celle des citoyens. Mais ils ne peuvent assumer cette responsabilité qu’à condition de connaître dans le détail les contraintes inexorables qui la modèlent, qu’elles viennent 1- des motivations de l’émetteur, 2- des moyens de sa diffusion ou 3- des propriétés du récepteur.

Or, vu sous cet angle, rien ne permet de distinguer « l’information » de « la communication » pour peu que l’on clarifie la définition de termes que se sont ingéniés à brouiller les publicitaires, puisque c’est leur métier ! Pour remédier eux aussi au discrédit de leur activité d’influence, ils ont réussi à faire oublier le mot « publicité » ou « réclame » et à imposer contre toute vraisemblance le mot « communication » pour la désigner. Quel culot ! Et en même temps quel savoir-faire et quel faire-savoir ! Ainsi, en réduisant une campagne d’influence à la seule relation qui s’établit entre un émetteur et un récepteur – ce que signifie le mot « communication » – , ont-ils cherché à faire oublier en particulier les motivations de l’émetteur qui, pourtant, n’entre en relation avec un récepteur que pour susciter son adhésion à une idée, un projet, un homme, une femme ou un produit.

La riposte des journalistes

Du coup, le monde journalistique s’est ému de cet empiètement des publicitaires avec lesquels il n’entend pas être confondu, même si les médias vivent de leurs annonces avec les inévitables contraintes sur l’information qui en découlent : un média peut-il, en effet, critiquer l’activité d’un de ses annonceurs sans prendre le risque de se voir privé à l’avenir de ses campagnes publicitaires ? Faut-il citer des noms ? « Le journalisme, n’en affirme pas moins haut et fort J.-L. Martin-Lagardette, commence quand la communication finit ».

Car « le journaliste, explique-t-il, est un professionnel du fait ». Et voilà lâché un autre dogme de la théorie promotionnelle de l’information chère aux médias. Sans doute, le journaliste assortit-il son aveu d’un luxe de précautions mêlant modestie, ascèse et désintéressement : « Le journaliste a une culture du doute méthodique, s’empresse-t-il de corriger aussitôt, (…) c’est un professionnel de l’analyse contradictoire (…). Il a le souci de la réalité (…). Il questionne, il hésite (…) Le journaliste se reconnaît le plus souvent par son incapacité à tenir le discours affirmatif et rassurant d’un vendeur (…) Un professionnel de la communication parle au nom d’une institution, d’une entreprise, d’un intérêt privé, d’un parti ou d’une idéologie. Le journaliste travaille pour l’intérêt général. (…) Il apprend à penser contre lui-même (…) etc. »

La ligne de partage des eaux

Cette belle profession de foi rigoriste ne change rien à la définition infondée de l’information préalablement assénée qui la présente à tort comme « un fait » et non comme « la représentation d’un fait ». C’est ici que se situe une sorte de ligne de partage des eaux, comme celle d’où partent en sens inverse les sources des fleuves pour se jeter dans des mers opposées :

soit on enseigne aux citoyens qu’ « une information est un fait », comme le soutiennent J.-L. Martin-Lagardette dans la bonne tradition de la théorie promotionnelle des médias, et, avec lui, l’école qui la reprend entièrement à son compte, et l’on inculque alors la docilité, la naïveté et la soumission aveugle à l’autorité d’un magistère médiatique chargé de décrire le monde ;

soit on apprend qu’ « une information est la représentation d’un fait » et, dans ce cas, « le doute méthodique » de Descartes doit être la règle de conduite pour la formation et l’expression libres d’une opinion.

« Le fait » inaccessible en lui-même

Or, ce n’est pas parce que le journaliste revendique la pratique du doute méthodique que le citoyen doive pour autant s’en dispenser : il est même une condition de sa sécurité. Ainsi, par exemple, le doute méthodique conduit-il à ne pas admettre qu’une « information » soit « un fait ». Quelle que soit sa bonne volonté et sa rigueur, le journaliste, pas plus que quiconque, ne saurait accéder à « un fait ». Il n’en a ni le temps ni les moyens. Même les scientifiques dans leurs laboratoires avec tous les protocoles d’observation et d’analyse dont ils disposent pendant des dizaines d’années, savent qu’ils ne peuvent au mieux que décrire une « représentation de la réalité » ; la physique quantique ajoute même, pour accroître la confusion, que cette représentation varie selon l’instant de l’observation : tantôt il s’agit d’ un corpuscule et tantôt d’une onde. Einstein soutient de son côté que « c’est la théorie qui décide de ce que nous sommes en mesure d’observer ».

Une simple « représentation d’un fait »

Il ne s’agit pas de nier « la réalité » d’un « fait » ni « la réalité de la réalité » (2), mais de prendre la précaution de soutenir que seule « une représentation du fait » est accessible en raison des contraintes qui s’exercent sur la réception comme sur la diffusion de l’information. Les médias personnels placés entre soi et la réalité (les cinq sens, l’apparence physique, les postures, les mots, les images, les silences, le cadre de référence avec théorie ou non) sont autant de filtres en série à effets plus ou moins déformants. Sans doute, « le doute méthodique », le pluralisme des sources, le recoupement, l’analyse contradictoire permettent-ils une approche plus serrée du « fait » comme une asymptote tend vers l’abscisse ou l’ordonnée. Mais de même que celle-ci ne les rencontre jamais, de même « la représentation d’un fait » ne se confond jamais avec « le fait ». Et le journaliste a beau aller sur « le terrain »- ce mot qu’il affectionne tant – , il n’en rapporte jamais à chaque fois qu’ « une carte ». Et « la carte » ne sera jamais « le terrain » qu’elle représente.

« Communication » et « information », deux masques d’une même stratégie

Et puis, on doit le répéter, puisque l’erreur est tenace, la première opinion à être exprimée implicitement quand un émetteur livre « la représentation d’un fait », est de la déclarer ouvertement « digne ou utile d’être livrée ou du moins non nuisible », quand tant d’autres sont gardées secrètes car jugées inutiles ou surtout nuisibles si elles sont révélées. Nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire ! Qui peut dire le contraire ? Ainsi, toute information livrée s’inscrit-elle dans la stratégie d’influence d’un émetteur qui ne saurait livrer volontairement d’informations susceptibles de nuire à ses intérêts. Il lui est ainsi impossible de ne pas influencer son récepteur, même en gardant le silence. Les termes de « communication » et d’ « information » ne sont devenus que les deux masques pour une même stratégie d’influence : le mot « communication » est celui des publicitaires et le mot « information », celui des journalistes.

L’aveu involontaire du journaliste

J.-L. Lagardette l’avoue , lui-même, à son corps défendant, en prétendant que « le journaliste travaille pour l’intérêt général ». Ne lui fixe-t-il pas ainsi, en premier lieu, un critère pour décider ou non de livrer une information, selon qu’elle intéresse ou non « l’intérêt général » ? Et, en second lieu, ce choix ne dépend-il pas d’une « représentation de l’intérêt général » qui lui est toute personnelle, fût-elle partagée par d’autres, et qui peut en contredire une autre ?

Il n’est que de voir le débat sur l’École. Ce service public d’intérêt général offre au moins deux conceptions de l’intérêt général : faut-il encourager la pédagogie laxiste à l’œuvre telle que le film « Entre les murs » la décrit, au risque de favoriser un projet de privatisation puisque personne de sensé ne laisserait son enfant une seule journée dans un tel collège à la dérive ? Ou faut-il apprendre aux élèves les règles élémentaires de la vie sociale pour défendre le service public d’éducation contre les prédateurs privés qui attendent patiemment de s’en emparer ? De même, doit-on enseigner aux élèves qu’une information est « un fait » en en faisant des sujets dociles gobant naïvement ce que disent les médias ? Ou, au contraire, faut-il leur apprendre qu’elle n’est que « la représentation d’un fait » qu’il convient de rendre la plus proche possible de la réalité par la pratique du doute méthodique envers tout émetteur ?

Le discrédit que connaissent les médias, s’ils ne veulent pas s’y condamner, pourrait être l’occasion de rejeter ces leurres dont ils usent continûment depuis longtemps. On citait dans un récent article l’exemple déplorable des journaux pendant la guerre de 14-18 dont on fête dans cinq jours le 90 ème anniversaire de l’armistice (3). Or, que voit-on au contraire ? Une crispation sur ces leurrres qui ont conduit à ce discrédit. Dans la recherche de son crédit perdu, la profession journalistique ne serait-elle pas atteinte du syndrome de l’homme ivre qui préfère chercher les clés perdues de sa maison sous un réverbère où elles ne sont pas, mais parce qu’il y a de la lumière, plutôt qu’un peu plus loin sur le trottoir où elles sont, parce qu’il y fait trop noir ?

Paul Villach

(1) La cour européenne des droits de l’homme dans un arrêt du 7 juin 2008 a condamné la France pour atteinte à la liberté d’expression : relatant l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Élysée, deux journalistes, J. Dupuis et J.-M. Pontaut, auteur de « Les oreilles du président » (1996) avaient été condamnés par la juridiction française pour recel de violation de secret de l’instruction et de secret professionnel.
(2) Paul Watzlawick, « La réalité de la réalité », Le Seuil, 1978.
(3) Paul Villach, « « MédiAcratie » ou « médiOcratie », M. Rocard ? », AGORAVOX, 29 octobre 2008.

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Tags: Faits divers · Général · Société · Tribune Libre · liberté d'expression

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