Le pape Benoît XVI, avec ses mules et son camail, avait à peine tourné les talons, au terme de sa visite en France, que, le lendemain, Mme Carla Bruni-Sarkozy, épouse du président de la République française, se produisait dans une émission de télévision de la BBC, mardi 16 septembre 2008. Elle y était interviewée assise près d’un piano par un animateur avant de chanter en direct, « Tu es ma came », une des chansons de son dernier album dont elle venait faire la promotion (1).
Ni voix ni mélodie
À en croire une dépêche de l’AFP parue le lendemain, la presse britannique aurait été élogieuse. Le très sérieux Times l’aurait jugée « irrésistible », admettant toutefois que « techniquement, ce n’est pas la voix la plus forte, mais (que) comme Françoise Hardy et Jane Birkin, le ton Bruni utilise sa vulnérabilité avec un bel effet ». L’Indépendent aurait estimé, de son côté, que « Carla (avait) joué la tentatrice au maximum », tout en regrettant que la chanson interprétée n’eût pas été sous-titrée pour en « rendre toute la frivolité gauloise ».
Est-ce bien de cela qu’il s’agit quand on l’entend chanter cette chanson ? Mais peut-être les journaux anglais font-ils dans l’humour, spécialité anglaise qu’un étranger ne comprend pas toujours. Que Mme Bruni-Sarkozy « n’est pas la voix la plus forte », est un doux euphémisme pour ne pas dire qu’elle n’en a pas du tout. Oser chanter quand on n’a pas de voix, c’est vrai, est une prétention répandue aujourd’hui qui ne gêne personne. Mais la chanson sauve-t-elle au moins du ridicule la prétentieuse ? Hélas ! On ne voit dans l’enfilage de sons entendus rien qui mérite le nom de mélodie ni même de musique. Tout juste s’agit-il d’une rengaine répétitive discordante susurrée sur des paroles d’une consternante indigence, entremêlées de marmonnements enroués.
Une image centrale incongrue
Mais n’importe ! « Ça parle, a confié l’auteur, d’une addiction à l’amour. Etre accroc à quelqu’un de façon toxique et de façon délicieuse. » « Ça » est bien le mot qui convient pour nommer ce chapelet d’incongruités et de clichés empruntés à la fois à l’argot du milieu de la drogue comme au roman sentimental de gare, et enfilés sans queue ni tête à la manière des anaphores incantatoires d’un surréalisme suranné. N’est pas André Breton qui veut !
Passe encore qu’une relation amoureuse soit ravalée à l’état de dépendance que connaît un toxicomane ! Peut-être après tout, est-ce la seule image qui vienne à l’esprit de quelqu’un pour qui amour ou drogue, c’est du pareil au même pour s’envoyer en l’air. On se demande cependant s’il ne faut pas être familier de ce type d’univers pour songer à traiter l’être aimé de « came », dans l’argot élégant des dealers et de leurs clients. Et pour le comparer à deux variétés de drogue, « l’héroïne afghane » et « la blanche colombienne », ne faut-il pas être averti de ce qui se vend sous le manteau ? Sans doute ces références sont-elles d’actualité. Mais pour autant sont-elles si bienvenues dans la bouche de celle qui reste quand même, quoi qu’elle fasse, la première dame de France ? On peut comprendre qu’en Colombie le jeu de mot douteux avec la blanche colombe ait été si mal reçu.
Des images vulgaires
D’autres images ne sont pas moins vulgaires. C’est bien connu, la drogue lève les inhibitions. On a alors droit à une élégante observation clinique d’une sorte de rut porcin : « Je t’aspire, je t’expire et je me pâme » ou encore « Viens donc là que j’te goûte que j’te hume » ! « Baisse ta gaine gretchen que j’baise ta croupe ! » éructait aussi Jacques Brel, mais c’était pour se moquer du caporal Casse Pompon. Ici, c’est l’auditeur qui a envie de rigoler. La délicate Mme Carla Bruni-Sarkozy, on le voit, peut avoir l’érotisme un peu fruste à la Catherine Millet.
Des images appelées par la rime
Et quand il ne l’est pas, elle égrène des images stéréotypées appelées par la rime que les chansons d’amour idiotes charrient depuis des lustres, à l’exception, c’est vrai, des rimes « amour » et « toujours », dont on sait qu’elles ne sont pas la tasse de thé de l’auteur.
Sans doute y a-t-on échappé aussi parce que la rime en « came » du refrain gouverne toutes les autres. On voit donc échouer en bout de vers tous les mots en « ame » que la poétesse a pu trouver, comme « anagramme », et qui ne riment à rien ! On aurait pu tout aussi bien avoir « Je fais ta réclame ». On a droit seulement à « toute ma peau te réclame ». Mais Edith Piaf l’a chanté depuis longtemps avec une autre force : « Je t’ai dans la peau / y a rien à faire… »
À défaut de l’avoir toujours riche, pourtant, la poétesse ne craint pas la rime pauvre quand à « pâme » répond « manne » : « Je t’attends comme on attend la manne », dit-elle. La comparaison est certes hardie, voire pleine de sous-entendus, et on en reste abasourdi, mais c’est sûrement de l’hébreu pour le plus grand nombre qui, peu férus de Bible, ignorent l’épisode des Hébreux sauvés de la famine dans le désert. Cette prétendue trouvaille plonge, en revanche dans un abîme de perplexité celui qui connaît l’histoire, tant l’écart entre l’amante et les Hébreux est abyssal et leur rapprochement, saugrenu.
Des images de roman sentimental de gare
Les autres images font pareillement sourire : « Ma volupté suprême – Tu fleuris au plus doux de mon âme – Mon rendez-vous chéri, mon abîme – Tu es mon bel amour – À toi tous mes soupirs mes poèmes – Pour toi toutes mes prières sous la lune – Quand tu pars, c’est l’enfer et ses flammes ». N’en jetez plus ! Ces images sortent tout droit du fonds traditionnel du roman sentimental de gare.
Un redoutable paradoxe est bien ici et là risqué pour faire croire à une profondeur de pensée : « Tu es ma solution mon doux problème – À toi ma disgrâce et ma fortune ». Mais c’est le genre de confidences qu’on trouve dans le journal intime d’une adolescente enamourée. Ou alors le paradoxe reste abscons : que peut bien vouloir dire par exemple : « Je te veux jusqu’à en vendre l’âme » ? On en vient à soupçonner une coquille : « jusqu’à en rendre l’âme » aurait au moins un sens. Pour finir, si le mot « charme » appelle forcément « armes » à la rime, c’est dans la bonne tradition des amours chères aux « Précieuses ridicules » de Molière qui faisaient du commerce amoureux un combat où l’un des deux amants devait aux « pieds » de l’autre finir par déposer les « armes ».
Quant à ce vers de mirliton : « J’aime tes yeux, tes cheveux, ton arôme », là, c’est un peu fort de café ! Arabica et colombien s’entend ! Non, merci, Mme Bruni-Sarkozy peut remballer sa camelote !
Paul Villach
(1) « Tu es ma came
Tu es ma came
Mon toxique ma volupté suprême
Mon rendez-vous chéri et mon abîme
Tu fleuris au plus doux de mon âme
Tu es ma came
Tu es mon genre de délice de programme
Je t’aspire, je t’expire et je me pâme
Je t’attends comme on attend la manne
Tu es ma came
J’aime tes yeux, tes cheveux, ton arôme
Viens donc là que j’te goûte que j’te hume
Tu es mon bel amour mon anagramme
Tu es ma came
Plus mortelle que l’héroïne afghane
Plus dangereux que la blanche colombienne
Tu es ma solution mon doux problème
Tu es ma came
A toi tous mes soupirs mes poèmes
Pour toi toutes mes prières sous la lune
A toi ma disgrâce et ma fortune
Tu es ma came
Quand tu pars c’est l’enfer et ses flammes
Toute ma vie toute ma peau te réclame
On dirait que tu coules dans mes veines
Tu es ma came
Je me sens renaître sous ton charme
Je te veux jusqu’à en vendre l’âme
A tes pieds je dépose mes armes
Tu es ma came »





1 response so far ↓
1 Octol // Sep 27, 2008 at 7:58
C’est de l’art, de la poësie. Je m’inquièterais plus de certains textes raps
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