Intervention de Louis Sorel lors de la 6ème Université d’été de « Synergies Européennes » (Valsugana, Trento, le 23 juillet 1998)
La mobilité des hommes et, corrélativement, l’existence des diasporas sont des phénomènes anciens, mais en ces domaines comme dans bien d’autres, nous vivons une accélération de l’histoire. Ces dernières décennies ont en effet connu d’importants et de durables mouvements de populations, à l’échelle planétaire, et la généralisation du fait “diasporique”. Dans les limites du temps qui nous est imparti, il s’agit ici d’envisager ces phénomènes dans une perspective géopolitique, la géopolitique étant ici comprise comme analyse des rapports de puissance entre polities/unités politiques ainsi qu’entre « acteurs anomiques et exotiques » (Lucien Poirier), c’est à dire non-étatiques. Nous utiliserons l’étude des migrations et des diasporas pour appréhender les dynamiques du système-Monde. Après avoir dressé une rapide géographie des migrations et diasporas, nous en envisagerons les conséquences géopolitiques internes —la déstructuration des Etats-Nations du « Nord »— et externes: le renouvellement des problématiques internationales et conflictuelles.
La « Planète nomade »*
Les flux migratoires contemporains s’organisent autour de quelques grands pôles/centres attracteurs que l’on peut aisément représenter sur une planisphère.
Principal centre attracteur, les Etats-Unis: ce grand pays d’immigration a, au siècle dernier, polarisé l’essentiel des flux européens, mais au cours des années vingt, et suite à la transformation des courants migratoires —part plus grande des populations euro-méditerranéennes et slaves dans les entrées— l’Etat fédéral a mis en place des quotas restrictifs. Au terme de quatre décennies de fermeture des frontières, ces mesures ont été abolies (1965) et l’immigration a repris au rythme d’environ un million d’entrées légales par an ces dernières années. Ces flux ont pour origine la périphérie immédiate, Mexique / Caraïbes / Amérique Latine, et l’Asie orientale, soit des pays du « Sud », non-européens. Les Etats-Unis comptent ainsi environ 20 millions d’immigrés de la première génération.
Autre centre attracteur, le continent européen: l’Europe du Nord-Ouest, dès les Trente Glorieuses, et l’Europe du Sud désormais. Les immigrés représentent environ 15 millions d’individus dans l’Union européenne (sans les naturalisés et les clandestins) et ces flux, en dépit des Vingt Piteuses, persistent. Ils ont d’abord eu pour origine les anciens territoires coloniaux, plus ou moins périphériques, mais on assiste aujourd’hui à une mondialisation des flux migratoires sans rapport avec les héritages historiques (colonisation / décolonisation).
Troisième centre attracteur, jusqu’à la fin des années quatre-vingt, les pays pétroliers du Moyen-Orient (auxquels il faut adjoindre la Libye). Faute de recensement, le poids des populations immigrées y est diff1cile à évaluer mais on l’estime aux environs de 7 à 8 millions de personnes ce qui, en termes relatifs, est beaucoup. Dans bien des pétromonarchies, cette population représente plus de la moitié de la population. Précisons toutefois que depuis la Guerre du Golfe, les flux migratoires sont inversés et en 1997 encore, les expulsions ont été nombreuses.
La géographie des migrations comprend aussi des centres d’attraction secondaires, polarisant des flux à plus courte distance: l’Australie, pays-continent tiraillé entre géographie et histoire; la Côte d’Ivoire, le Nigeria et la République sud-africaine ; le Venezuela, l’Argentine et le Brésil; certains NPI d’Asie-Pacifique… Dans cet exposé, nous envisageons les choses depuis le « Nord » et privilégions, de ce fait, les flux à longue distance et les raisonnements à l’échelle planétaire.
Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer la puissance et la direction de ces flux migratoires: facteurs démographiques, économiques, historiques et culturels, politiques.
Facteurs démographiques: en la matière et même s’il est aujourd’hui réducteur, le dualisme «Nord » / « Sud » est connu de tous. Dans les pays développés, des populations stabilisées et vieillissantes; dans les pays en développement, des populations jeunes à la démographie galopante. Ce différentiel de croissance s’explique par la transition démographique, modèle qui semble faire l’unanimité. Deux remarques cependant. D’abord, la différenciation croissante des situations des pays et macro-régions du « Sud », véritable marqueterie démographique. Ensuite, le renouveau des thèses malthusiennes chez certains auteurs dont Jean-Christophe Rufin et Yves-Marie Laulan (voir bibliographie).
Facteurs économiques: tant pour les flux « Nord » / « Sud » que pour les flux « Sud » / « Sud », la recherche de meilleures conditions de vie est l’un des principaux facteurs explicatifs des migrations internationales. Pendant les Trente Glorieuses en Europe, et suite à l’afflux de pétrodollars au Moyen-Orient du milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt, les immigrés sont à la recherche d’emplois. Aujourd’hui, ce sont les systèmes sociaux qui jouent le rôle de pompe aspirante.
Facteurs historiques et culturels: nous avons déjà mentionné le rôle du passé colonial dans les flux migratoires; l’expansion des puissances européennes a entraîné la diffusion des langues du Vieux Continent et la mondialisation de ses formes de civilisation. Ces héritages ont, en retour, facilité les migrations « Nord » / « Sud ». Depuis le milieu des années soixante-dix, les vagues migratoires sont, il est vrai, planétaires et sans grand rapport avec les géographies coloniales d’antan.
Il faut aussi prendre en compte un autre facteur culturel, la domination des médias occidentaux (américains avant tout). La circulation tous azimuts des mêmes sons et images génère un « imaginaire migratoire» et une idéologie du déracinement qui poussent à l’expansion des mouvements de population. Dans les pays récepteurs, cette même atmosphère globale est propice à un certain laxisme en matière de maîtrise des flux migratoires. Pour en finir avec le rôle des facteurs culturels, on doit également signaler que les délocalisations/relocalisations d’unités de production dans les pays du « Sud », en diffusant les modèles occidentaux, contribuent à un certain nombre de départs, ainsi qu’on a pu l’observer dans les maquiladoras (unités de productions mexicaines situées à proximité immédiate de la frontière nord et contrôlées par des firmes états-uniennes).
Facteurs politiques: il s’agit du cas des personnes fuyant un régime politique donné et/ou une situation de guerre. Le statut de ces réfugiés politiques a été spécifié par la convention de Genève de 1951 et le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, créé la même année et basé dans cette même ville, prend en charge plus de vingt-sept millions de personnes (chiffre de 1995). Pour faire face à la pression migratoire empruntant cette filière, tous les pays développés ou presque ont peu ou prou durci les conditions d’accès au statut de réfugié politique.
On le voit, un ensemble de causes puissantes, un véritable système de mobilités, jouent dans le sens de la pérennité et de l’expansion des flux migratoires.
La constitution de diasporas
Conséquence de ces flux migratoires, la constitution de diasporas. Le phénomène est ancien, lié à de non moins anciennes migrations. Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau nomment « diaspora » un peuple dispersé sur de vastes espaces et des territoires dissociés, et dont les différents rameaux persistent dans leur identité, en dépit de la pression des populations autochtones. Cette dispersion est le plus souvent liée à un événement originel traumatique: massacres et génocides, déportations, catastrophes naturelles. Cependant, les auteurs de l’« Atlas des diasporas » ne retiennent pas systématiquement l’ensemble de ces critères, ce qui nous permet à bon droit d’employer le terme de « diaspora » lato sensu.
Les exemples les plus anciens de ce phénomène sont bien connus; voir les diasporas grecque, juive et arménienne, sans oublier les Tsiganes qui sont aujourd’hui les seuls à ne pas posséder d’Etat et de territoire de référence (diaspora intégrale). Au XVIe siècle, avec la traite atlantique (le commerce triangulaire), a commencé la dispersion des populations noires; au XIXe se sont constituées les diasporas irlandaise, chinoise et indienne. Notre siècle a renforcé le phénomène avec un nouvel exode de populations arméniennes, suite au génocide commis par les Turcs et les Kurdes à la fin de la première guerre mondiale, et d’autres événements et rapports de force géopolitiques ont ensuite généré les diasporas palestinienne, libanaise et vietnamienne.
Avec la montée en puissance et la mondialisation des flux migratoires, le fait diasporique se généralise: on se contentera de mentionner les diasporas arabo-musulmane et noire, particulièrement visibles en Europe occidentale. Certes, un désastre n’est pas toujours à l’origine de ces diasporas contemporaines et leurs membres ne représentent parfois qu’une proportion peu importante des populations des pays de départ. En contrepartie, avec la révolution des communications (liaisons aériennes et satellitaires), les différents segments de ces populations sont de mieux en mieux reliés entre eux et leur conscience culturelle et géopolitique commune va en se renforçant. Etendre le terme de diaspora à ces phénomènes ne semble donc pas abusif.
La déstructuration des Etats-Nations du « Nord »
Conséquence géopolitique interne de la redistribution des populations: la déstructuration des Etats-Nations du « Nord ». Avant d’envisager ce phénomène, il nous faut d’abord revenir sur cette forme politique qui domine l’Occident moderne.
Selon Carl Schmitt et Julien Freund, le politique est une essence, soit une activité humaine originaire répondant à une donnée de base, la conflictualité en l’occurrence. Le politique a pour fonction d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure des collectivités humaines constituées. Successeur de l’Etat royal, l’Etat-Nation est une des manifestations historiques du politique, la forme politique propre à la modernité. Ses traits distinctifs sont les suivants: centralisation des pouvoirs et abaissement des corps intermédiaires, homogénéisation culturelle et juridique du territoire pris en charge. Ce type de politie cherche à faire coïncider peuple / langue / culture, territoire et Etat.
Cette volonté d’homogénéisation est étroitement liée au processus de démocratisation des sociétés politiques occidentales. La démocratie est en effet un régime qui postule l’identité de la volonté populaire et de la loi, l’identité des gouvernants et des gouvernés. Elle suppose un demos, c’est-à-dire un peuple dont la forte homogénéité et la claire conscience de ce qui le fonde en propre permettent l’émergence d’une authentique volonté générale (voir Jean-Jacques Rousseau). C’est pourquoi à l’époque moderne, la démocratie n’a pu être exercée, ou du moins approchée, que dans un cadre national.
Cet idéal « national » n’a pas toujours été réalisé, loin de là. On sait que certaines nations et non des moindres, on pense à la France, se sont forgées à la croisée d’aires culturelles distinctes (au sein d’une même civilisation toutefois) et sont polyethniques. Du moins l’homogénéité des esprits a-t-elle été dans une certaine mesure approchée, dans les nations d’Europe occidentale comme en Amérique du Nord (voir l’assimilation des White Ethnics au modèle WASP des années vingt aux années soixante). Aujourd’hui, des flux migratoires massifs, et la montée corrélative des minorités raciales (populations arabo-musulmanes en France et dans de nombreux autres Etats européens; populations hispaniques aux Etats-Unis), remettent en cause l’homogénéité des pays d’accueil. La cohésion de ces sociétés, leur « gouvernabilité » pour reprendre un mot en vogue, sont entamées et, in fine, ce sont les fondements et les structures de l’Etat-Nation lui-même qui sont menacés.
Les politiques d’assimilation/naturalisation
Confrontés au défi migratoire, un certain nombre d’Etats pensent parvenir à conserver la situation sous contrôle en pratiquant des politiques d’assimilation. Ce terme est ici synonyme de « naturalisation», au sens étymologique du terme; il s’agit, dans le cas français, de franciser les nouveaux venus, de les fondre dans la nature du pays / du peuple d’accueil. Jusqu’à l’immigration massive et extra-européenne des années soixante, l’assimilation a en effet été la règle et c’est ce que prêchent de manière ouverte les « néo-républicains » —des intellectuels et des politiques adeptes d’un nationalisme jacobin— tels Régis Debray, Emmanuel Todd, Yves Lacoste, Jean-Pierre Chevènement et Charles Pasqua. Cette option fait la quasi unanimité de l’establishment mais le plus grand nombre se contente de vagues appels à la tolérance.
Pourtant, l’assimilation ne se décrète pas; elle dépend de multiples variables: poids numérique et dynamisme démographique de la population à assimiler; distance ethno-culturelle; dynamisme démographique, force et attractivité du modèle culturel de la population d’accueil. Or, les pays concernés par l’immigration vivent une crise des modèles d’assimilation. La France, par exemple, n’est plus un empire, ni même la Grande Nation d’antan; elle a perdu de son prestige, si tant est qu’elle en ait encore. Les mécanismes intégrateurs —école, armée, partis politiques et syndicats— ont perdu de leur ressort, alors même que le marché de l’emploi ne saurait absorber les nouveaux venus. La distance ethno-culturelle des immigrés est par ailleurs plus grande —ils ne viennent plus de pays européens voisins mais d’autres sphères de civilisation— et leur nombre s’est accru. Dans les débats suscités par cette situation, on comprend donc que le terme passe-partout d’ « intégration » ait progressivement remplacé celui bien plus explicite d’ « assimilation ».
Autre exemple, celui des Etats-Unis. Le melting pot s’est révélé inopérant face aux identités négro et hispano-américaines et l’on utilise aujourd’hui l’expression de salad-bowl (juxtaposition, et non fusion, d’éléments disparates) pour désigner les populations des Etats-Unis; une partie de l’establishment WASP craint même que les Etats-Unis ne deviennent une « majorité de minorités ». Outre-Atlantique aussi, l’immigration et ses conséquences sont à l’origine de nombreux débats politiques, de référendums et de nouvelles lois: loi Simpson-Rodino en 1986 sur le rétablissement des quotas; référendum californien de 1994 sur la proposition 187 dite « Save Our State » (les clandestins n’auront plus accès aux services sociaux, médicaux et administratifs); adoption d’une législation plus restrictive sur l’immigration en 1996; nouveau référendum californien sur l’adoption de l’anglais comme langue officielle en 1998.
Dans les pays du « Nord » de tradition assimilatrice, ce type de politique a donc échoué à « naturaliser » le plus grand nombre des populations concernées. Face aux problèmes migratoires, outre les politiques de maîtrise et d’inversion des flux qui s’imposent, une autre option est envisageable, et mise en pratique depuis plusieurs années dans l’aire anglo-saxonne, celle du multiculturalisme.
L’option « multiculturaliste »
L’option multiculturaliste a d’abord été choisie en Amérique du Nord —le « communautarisme à l’américaine » est tantôt un modèle, tantôt un repoussoir— en raison des échecs du melting pot. Elle s’articule sur les principes qui suivent:
- la diversité ethno-culturelle est non seulement un fait mais aussi un bienfait qu’il faut préserver et promouvoir;
- les hommes concrets ne peuvent être dissociés de leurs appartenances ethno-culturelles;
- les cultures doivent donc être reconnues dans la sphère publique.
Les pays d’Europe n’ayant été que tardivement confrontés à ce type de situation —la nécessaire reconnaissance des identités régionales et des patries charnelles ne doit pas être confondue avec les problèmes liés à l’immigration de peuplement d’éléments non-européens— le débat assimilationnisme / multiculturalisme y est d’introduction récente. En France, ce sont les revues dites de nouvelle droite, Krisis et Eléments, qui l’ont initié en prenant résolument le parti du multiculturalisme. Les autorités publiques françaises devraient ainsi reconnaître politiquement les minorités immigrées et la France être « communautarisée ».
Ce choix correspond à la vue-du-monde et aux valeurs qui sont nôtres mais il nous amène à poser un certain nombre de questions:
- toutes les « différences » sont-elles compatibles ?
- N’existe-t-il pas nécessairement des phénomènes de rejet ?
- Peut-on légitimement mettre sur le même plan les mœurs / coutumes / normes des allogènes et celles des indigènes ?
- Peut-on se contenter de juxtaposer horizontalement des « communautés » dans le cadre d’une « grande société» (de marché)?
- Sinon, sur quelles bases énoncer des normes collectives supra-communautaires ?
- Un « patriotisme constitutionnel » sans contenu culturel ?
- Des valeurs universelles ? Si oui, lesquelles ?
En fait, il est à craindre que l’option multiculturaliste ne soit que la mise en forme intellectuelle d’évolutions que l’on a renoncées à maîtriser, avec pour horizon une société de marché à l’américaine, les solidarités communautaires jouant le rôle d’adjuvant social. Rappelons que les ensembles multiculturels, les empires notamment, qui ont précédé et / ou coexisté avec les Etats-Nations, et ont su s’inscrire dans la durée, avaient un ciment; loyalisme dynastique, pratique d’une même religion et patriotisme de civilisation permettaient de transcender les clivages ethno-culturels et linguistiques. Rien de tel aujourd’hui !
Sauf à évacuer le tragique de l’histoire, l’option multiculturaliste doit donc être revue à l’aune de la raison politique, la raison philosophique dût-elle en souffrir. Pour assurer la nécessaire primauté démographique, culturelle et politique des autochtones, quelques conditions sine qua non sont à respecter: maîtrise / inversion des flux migratoires; citoyenneté pleine et entière pour les seuls indigènes et assimilés (renonciation au droit du sol, ce qui n’exclut pas des procédures de naturalisation); politique de préférence nationale et européenne. Les populations immigrées non-assimilées ne bénéficieraient pas de la citoyenneté ainsi que d’un certain nombre de droits assortis, mais en contrepartie elles se verraient concéder un statut de peuple-hôte. A ces conditions, l’option multiculturaliste est compatible avec la pérennité de nos identités européennes; à défaut, elle débouchera sur des situations dramatiques, les pays récepteurs des flux migratoires étant déchirés entre civilisations multiples. Les choses sont déjà bien avancées …
Le renouvellement des problématiques « internationales »
L’expansion des courants migratoires mondiaux et la multiplication des diasporas participent, avec les mouvements de devises et de capitaux (voir le méga-marché financier mondial) et la révolution des communications, de la complexification des relations dites internationales, de nouveaux acteurs s’imposant sur la scène mondiale.
Du XVIe au XXe siècle, l’espace mondial a été progressivement recouvert d’un pavage d’Etats, cette forme politique connaissant son apogée au XIXe. Acteur total, l’Etat-Nation est le seul sujet de droit international et après 1945, le phénomène de territorialisation (appropriation des terres émergées) s’est même étendu à l’Océan mondial. On recense aujourd’hui près de 200 Etats dont 185 sont membres de l’ONU.
La mondialisation de l’ordre étatique et territorial ne peut cependant masquer d’autres tendances lourdes. L’ « ère occidentale » a aussi été marquée par la massification de flux de tous ordres, particulièrement lors du second XXe siècle: flux de marchandises, de capitaux, d’images et de sons, d’hommes enfin. Contrairement à la crise de 1929, celle de 1973 n’a pas ralenti le mouvement mais l’a accéléré et de ce fait, de multiples réseaux, migratoires entre autres, enjambent les territoires étatiques. De nouveaux acteurs s’affirment donc —firmes transnationales, organisation non-gouvernementales, mafias, sectes … et diasporas. Ainsi ces chaînes de « colonies » et d’enclaves reliées par des flux plus ou moins intenses, dépassent-elles doublement les Etats-Nations. Par le haut, avec les réseaux transnationaux qu’elles constituent; par le bas, avec la formation de communautés infra-nationales qui s’autorégulent. A côté des Etats, incontournables mais contournés de fait, et ne maîtrisant plus exclusivement le jeu mondial, s’affirment donc des forces transnationales, « acteurs anomiques et exotiques », liées aux migrations passées et contemporaines. Les démêlés de la Suisse, Etat souverain, avec le Congrès Juif mondial donnent quelque idée de la puissance de certaines d’entre elles.
Le choc des civilisations
Autre conséquence des flux migratoires, le « choc des civilisations » décrit et analysé par Samuel P. Huntington. On sait que d’après ce géopolitologue nord-américain, la politique mondiale se recomposerait selon des axes culturels et les lignes de fracture recouperaient les frontières entre civilisations. Le découpage choisi par S. P. Huntington est certes contestable —voir la confusion de l’Europe et l’Amérique du Nord en une même civilisation occidentale d’une part, la limite qu’il établit entre chrétienté latine et chrétienté grecque (espace slave-orthodoxe) d’autre part— mais le modèle d’interprétation qu’il propose, le « paradigme civilisationnel » n’est pas dépourvu d’intérêt. Pour reprendre les catégories utilisées par cet auteur, on ne peut que constater que les civilisations occidentale et slave-orthodoxe partagent une même destinée démographique.
D’autres auteurs, Yves Lacoste ou encore Yves-Marie Laulan, adoptent d’ailleurs une définition large de l’Occident qui recouvre l’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie. L’Occident ainsi compris, le «monde-race blanche » pour citer Jean Cau, serait confronté aux civilisations démographiquement massives, l’arabo-musulmane, la négro-africaine, l’indienne et la chinoise.
A cet égard, les projections de la Banque Mondiale publiées en 1994, peu avant la conférence de l’ONU sur les populations et le développement organisée au Caire, sont particulièrement éclairantes. La population du monde, d’ici 2030, devrait atteindre le chiffre de 8,5 milliards (+ 50%) et, surtout, les dynamiques régionales sont très différenciées: l’Europe (Russie incluse) passerait de 731 à 742 millions d’individus (+ 2%); l’Asie de 3,4 à 5,1 milliards (+ 50%); l’Afrique de 720 millions à 1,6 milliards (x 2,2); l’Amérique du Nord de 295 à 368 millions (+ 25%); l’Amérique Latine de 475 à 715 millions (+ 50%). L’atonie démographique des populations de souche européenne est donc fortement marquée, d’autant plus que le taux de croissance attendu en Amérique du Nord, certes plus important qu’en Europe, serait avant tout dû à la force de l’immigration et à la fécondité des minorités ethniques. D’après un récent rapport du Census Bureau, les « Caucasiens» (Américains de souche européenne) représenteraient d’ici trente ans 52% de la population des Etats-Unis, contre 73 aujourd’hui.
Ces dynamiques démographiques différenciées induisent une nouvelle géographie stratégique, celle des interfaces « Nord » / « Sud »: la frontière Etats-Unis / Mexique, entre l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine; plus encore la Méditerranée, entre l’Europe et l’Afrique, et le flanc sud de la Russie, qui jouxte les aires arabo-musulmane et sino-confucéenne. Ces lignes de partage sur les plans démographique et civilisationnel sont des fronts d’agressivité potentiels, avec quelques réserves toutefois sur le Rio Grande. Bien sûr, la géographie stratégique ne se réduit pas à ces zones polémogènes; bien d’autres lignes de fracture, recoupant des enjeux autres que démographiques, peuvent être circonscrites.
Par ailleurs, migrations et diasporas entraînent le débordement de certaines civilisations sur les aires d’autres civilisations. Il faut ici se reporter à la description que S. P. Huntington fait de la structure d’une civilisation: au cœur, le ou les Etats phares, les plus puissants et les plus centraux du point de vue culturel; autour, les Etats membres qui s’identifient pleinement, en termes culturels, à leur civilisation d’appartenance; à la périphérie, des pays divisés, à cheval sur une ou plusieurs frontières de civilisation, avec des différences culturelles importantes entre leurs composantes humaines; à la périphérie externe, dans les Etats des civilisations adjacentes, des minorités culturellement affiliées.
Ce schéma peut être aisément appliqué aux situations géopolitiques contemporaines. Ainsi la civilisation arabo-musulmane bénéficie-t-elle du relais d’importantes minorités culturellement affiliées dans l’oekoumène européen, particulièrement dynamiques sur les plans démographique et religieux et, depuis les accords de Dayton (1995), d’une entité musulmane, la principauté de Sarajevo. De même la civilisation chinoise dispose, avec ses importantes minorités d’ « outre-mer », d’un « réseau de bambous » recouvrant l’Asie du Sud-Est, mais aussi étendu à l’Amérique du Nord et, dans une moindre mesure, à l’Europe de l’Ouest. Le « choc des civilisations » est également interne.
Modèles conflictuels : « pannes d’Etat » et « conflits identitaires »
En liaison étroite avec la mise en interaction généralisée des espaces et des populations, c’est là une des définitions de la mondialisation, de nouveaux modèles conflictuels sont élaborés à partir des situations observables.
Premier modèle, l’intervention extérieure, devenue fréquente avec les nombreuses « pannes d’Etat » (Ghassan Salamé) et la reconfiguration du système international. Observateurs et analystes ont souligné l’intérêt que les puissances dites occidentales, et la Russie, portent à leurs approches géographiques (les marches-frontières). Depuis la fin du conflit Est / Ouest, elles manifestent une propension marquée aux interventions extérieures sur leurs bordures-sud —les zones à intérêts spécifiques (champs pétrolifères, zones de prolifération nucléaire) n’entrent pas dans le cadre de notre sujet—, pour y maintenir une certaine stabilité. Les gouvernements cherchent notamment à éviter de se trouver confrontés à des flux soudains et massifs de réfugiés politiques et, dans le cadre d’une politique de maîtrise des flux migratoires, entendent tenir les deux bouts de la chaîne. Les armées sont donc restructurées de manière à pouvoir mener à bien ce type d’opérations (forces réduites mais flexibles et hypermobiles), qu’elles s’inscrivent ou non dans un cadre multilatéral (missions de maintien de la paix menées sous l’égide de l’ONU). Ces interventions ne sont pas toujours militaires et ouvertes; on peut y rattacher les politiques de soutien aux Etats-tampons et régimes-bunkers du « Sud».
Autre modèle conflictuel, celui des « conflits identitaires ». François Thual a décrit et théorisé ces affrontements des chaos bornés du « Sud » et, en Europe, ceux des Balkans et du Caucase. Lorsqu’ils se déroulent à proximité des espaces développés du « Nord », ils amènent les grandes puissances à intervenir. Cette forme de conflit met aux prises des groupes culturellement / religieusement différenciés (ethnies, nationalités, confessions), chacun des protagonistes étant persuadé qu’il est menacé de disparition (processus de victimisation). Les moyens de communication modernes permettent de mobiliser les populations concernées et la diaspora, si diaspora il y a, qui assure alors le soutien financier et le relais médiatique. L’ascension aux extrêmes débouche sur des « guerres populaires » particulièrement violentes. Les recompositions de la géographie humaine des pays développés pourrait bien amener une extension de ce type de conflit, préfiguré, sur un mode mineur, par les affrontements ethniques des banlieues.
Ce rapide tour d’horizon des phénomènes migratoires et du fait diasporique a montré les liens étroits existant entre la marche du système-Monde et la montée en puissance des flux humains. Le système-Monde est de fait un système de mobilités fondé sur la mise en relation généralisée (mondialisation / globalisation) et l’éloge du nomade (voir Jacques Attali). Il génère une délocalisation planétaire et un déracinement massif dont la « crise migratoire globale » (S. P. Huntington) est l’aspect le plus visible et le plus lourd de conséquences.
Les effets déstructurants des flux transnationaux —humains, commerciaux, financiers, informatifs— sont tels qu’il semble nécessaire de leur imposer une logique politique et de les re-territorialiser. S’il demeure un élément fondamental du système-Monde, l’Etat-Nation est cependant débordé par l’extension des échelles géographiques et la puissance des flux planétaires, humains notamment. La « crise migratoire globale », comme les autres aspects de la mondialisation, appelle donc une réflexion sur le renouvellement des formes politiques. D’aucuns en appellent aux empires.
(*) Ce titre reprend le thème de la VIIIe édition de Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges (octobre 1997), « La planète nomade, les mobilités géographiques d’aujourd’hui ».
ADDENDUM
Dans la nouvelle géographie stratégique induite par les dynamiques démographiques mondiales, le flanc sud de la Russie est bien à tort négligé. Depuis le démembrement de l’URSS, la Chine populaire semble vouloir instrumentaliser sa masse démographique pour avancer ses pions dans la Sibérie « utile», économiquement parlant. L’immigration clandestine chinoise ne cesse de s’accroître et l’hebdomadaire français « Courrier international » s’est récemment fait l’écho de cette pression asiatique en République de Iakoutie ( Quand la Chine avance vers la Sibérie, n° 385, 19-25 mars 1998).
« Sujet » de la Fédération de Russie, la République de Iakoutie (ou République de Sakha depuis 1990) dispose d’un statut d’autonomie. Marquée par l’immensité (3.103.200 km2 soit cinq fois la France), sous-peuplée (1.073.000 habitants, 0,3 hab. / km2), cette république sibérienne dispose de ressources naturelles à la mesure de son territoire —mines d’or et de diamants, gisements potentiels d’hydrocarbures, bois, fourrures— d’où l’intérêt marqué des stratèges et géopolitologues de Pékin. Sur le terrain, l’immigration clandestine progresse: plus de 1000 entrées enregistrées sur les huit premiers mois de 1997, soit 1% de la population de Iakoutie, ces chiffres devant être plus probablement multipliés par trois. Les responsables administratifs russes évoquent une véritable « invasion » mais s’avouent impuissants à enrayer le phénomène; la capitale, Iakoutsk, pourrait bientôt abriter une Chinatown. Cette pression migratoire s’accompagne d’une pénétration des triades, les mafias chinoises, très actives dans les trafics d’or, de diamants et de drogue.
A l’échelon gouvernemental, Pékin cherche à multiplier les accords techniques et économiques avec Moscou pour participer à la mise en valeur des ressources de la Iakoutie et, au-delà, de la Sibérie « utile ». En 1997, Boris Eltsine et Jiang Zemin ont ainsi signé un accord portant sur le développement des complexes diamantifères des deux pays-continents et des livraisons de gaz naturel sibérien à Pékin sont aujourd’hui envisagées. La Chine propose également de mener en commun des études géologiques pour prospecter de nouveaux centres miniers et énergétiques. N’ayant plus les moyens de financer le développement économique, technologique et humain de ses possessions nord-asiatiques (fin du « long rouble »), Moscou se montre très intéressée par les développements de cette coopération eurasiatique. Du train où vont les choses, certains observateurs envisagent même le passage de la Iakoutie et d’une partie de la Sibérie sous le contrôle économique de Pékin. Revanche de l’histoire (voir les « traités inégaux » du XIXe siècle), la civilisation sino-confucéenne « déborde » sur la civilisation slave-orthodoxe (LS).
Bibliographie indicative :
Livres :
- ATTALI Jacques, Lignes d ‘horizon, Fayard, 1990.
- CHALIAND Gérard et RAGEAU Jean-Pierre, Atlas des diasporas, Odile Jacob, 1991.
- CHESNAIS Jean-Claude, La population du monde. De l ‘Antiquité à 2050, Bordas, 1991.
- CHESNAIS Jean-Claude, Le crépuscule de l’Occident. Démographie et politique, Robert Laffont, 1995.
- HUNTINGTON Samuel P., Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.
- LAULAN Yves-Marie, Les nations suicidaires, François-Xavier de Guibert, 1998
- RUFIN Jean-Christophe, L’empire et les nouveaux barbares, Jean-Claude Lattès, 1991.
- Salamé Ghassan, Appels d’empire, Fayard, 1996.
- THUAL François, Les conflits identitaires, Ellipse-IRIS, 1995.
- VAN CREVELD Martin, La transformation de la guerre, Edition du Rocher, 1998.
Revues et journaux :
- L’immigration, Eléments n° 77 (numéro spécial), avril 1993.
- Le défi multiculturel, Eléments, n° 91, mars 1998.
- Géopolitique des diasporas, Hérodote, n° 53, 2° trimestre 1989.
- Communauté ?, Krisis, n° 16, juin 1994.
- Badie Bertrand, Entre mondialisation et particularismes, in Sciences Humaines, n° 61, mai 1996.
- Knafou Rémy, La planète « nomade ». Les mobilités géographiques d’aujourd’hui, in Sciences Humaines, n° 76, octobre 1997.
- Lacoste Yves, Silhouetter le troisième millénaire. Tout sauf la fin de l’histoire, in Le Monde, 24 octobre 1997.





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